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Le train                        

 

Cela aurait pu être un matin ordinaire, comme tous ces magnifiques matins du mois de mai, un comme ALI les aimait tant, rayonnant, plein de bonheur et de joie de vivre….. pourtant c’est un jour exceptionnel…exceptionnel en émotions, c’est aujourd’hui qu’il quittera son poste comme serveur pour la cafétéria du train, après 11ans de service...
Dès son arrivée au travail, Ali fut pris d’un désir ardent d’afficher un air décontracté, il se surprend à faire des choses qu’il ne fait pas d’habitude : A dire bonjour à des collègues à qui il n’adresse que très peu la parole, à prendre le capotchino dont il déteste pourtant le goût, .. Ce matin là, il ira jusqu’à faire la bise à ses collègues femmes, chose qu’il a jusqu’à lors évité de faire.
De tels manœuvres ne trompent personne, l’éclatante bonne humeur n’est que poudre aux yeux…le forcing se lisait sur ses gestes lourds, sa démarche hésitante, les faux sourires et les regards fuyants trahissaient à chaque instant l'apparence voulue désinvolte.
Quand un jeune collège lui demanda d’un air presque compatissant : que compte-tu faire plus tard ? ALI répondit avec une duplicité Ô combien patente : Je vais enfin me payer des vacances…. ! Le quinquagénaire finit de boutonner sa veste uniforme et sortit de la loge destinée au personnel, il enjamba le couloir qui le séparait de son compartiment d’un pas furtif…

Même si c’est le dernier jour il lui fallait être à l’heure pour la prise de service, il tenait à garder ses habitudes jusqu’au bout … question de principe. Il prit place derrière le comptoir du bar une heure avant l’arrivée des voyageurs, avec des gestes pénibles, il commença à sortir les verres de leurs emplacements en attendant de les rincer… Jadis dynamique, le serveur avait comme habitude de commencer sa journée en sifflotant des airs connus, aujourd’hui il se contentera d’afficher un air serein, presque impassible. Sur son visage envahit de rides expressives, on pouvait lire une grande amertume… il a beau être quelqu’un de ‘‘solide’’, ayant fait ses preuves après tant d’années de dur exil, il y a des moments -comme ceux là- ou l’on a du mal à maîtriser ses émotions. Il faut dire que ce n’est pas la première fois qu’il ressent ce sentiment d’injustice….une injustice qu’il voit comme un mal qui le rattrape à chaque fois qu’il sent que la vie lui sourit enfin… !Comme un être malveillant le guettant et le harcelant à chaque croisement de sa vie. Ce licenciement qui le touche après toutes ces années de bons et loyaux services fait resurgir ces vieux démons…... ALI s’est toujours considéré comme peu chanceux dans la vie; il n’a jamais pu finir ses études, il ne s’est jamais marié, il n’a jamais eu la vie facile, laminé par les mauvaises conditions de travail et la solitude de l’exil, il a fallu qu’en plus, la malchance le rattrape dans son gagne-pain, …le seul travail dans lequel il s’est plu et qu’il a réussi à garder depuis des années. De ce travail qu’il faisait depuis des années, ALI avait ses périodes ‘‘préférées’’, en fait, il était plus enthousiasmé à l’idée de prendre son service la nuit, jamais auparavant, il n’avait refusé à ces collègues des remplacements la nuit. C’était certes, des moments ou il n’y avait pas une grande charge de travail mais ce n’était pas là le motif de son attirance pour le travail de nuit, notre serveur était ce qu’on appelle un ‘‘bosseur’’ et ça ne le gênait pas de travailler beaucoup, de plus ALI n’avait pas une vie de famille et personne ne risquerait de le blâmer parce qu’il passerait ses nuits au travail. En réalité ALI était fasciné par les voyages nocturnes, il trouvait qu’en plus de la sérénité naturelle de la nuit, il y avait la magie du lieu. Combien de fois à ses heures creuses, il était resté là, à savourer le plaisir de ces moments de silence exquis, à sentir la douce fraîcheur nocturne lui caresser le visage, chatouillant ses narines, jouant avec ses cheveux. Combien de fois est-il resté là à imaginer ces ombres de la nuit, traînant leurs pas dans les longs et mystérieux couloirs du train, valsant autour des petites tables du wagon-restaurant, éclairées d’une petite lumière tamisée, en apparence vides mais tellement chargées d’histoires. Quand il le pouvait, ALI scrutait discrètement les visages des clients venus s’asseoir au comptoir, il essayait de décrypter les messages, de lire quelque chose dans les regards, d’observer les gestes, de chercher les émottions. C’était comme un passe temps qu’il s’était inventé : Chez ce couple d’amoureux, l’homme n’a que très peu touché à son sandwich, à voir la façon dont il regarde les hommes et celle dont il face à sa compagne lui barrant la vue, c’est probablement quelqu’un de jaloux. Ce costumé à l’allure impressionnante a une mine plutôt blafarde et une main tremblotante, écrasant ses mégots nerveusement et serrant son portable dans les mains, serait-il un homme d’affaire au bord de la faillite.. ?? Il arrive aussi que sans en exprimer le désir et sans faire le moindre effort, ALI se voit exposé aux confidences de quelques clients, quelquefois sous l’emprise de l’alcool, d’autres fois par besoin de certains d’entre eux d’extérioriser des peines qui leur pèsent lourd. Ainsi, cet ancien soldat de l’armée française qui s’était lancé dans un long récit, quand il su qu’ALI était d’origine algérienne. Il commença par évoquer avec lui des lieux et des villages de la Kabylie qu’il connaissait bien pour finir par avec ces terribles souvenirs qui paraît-il lui reviennent encore dans ses cauchemars, de scènes de torture qu’on faisait subir aux prisonniers algériens. Tant de souvenirs et tant de peines après 11 ans de service….., Ali lève les yeux vers l’horloge de la cafétéria, Il est 18 heure et le train arrive à la gare dans 5 minutes, il est temps maintenant de rendre le tablier, scrutant le paysage de la fenêtre, il murmure entre les lèvres : ‘‘ c’est terminé…’’. Si vous voulez écrire à Anissa, Clicquez sur son nom:                      MEKHALDI Anissa

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